Le Maroc ne vend pas seulement des phosphates : il en maîtrise la chaîne entière, de la mine à l'engrais embarqué vers le Brésil ou l'Inde. Derrière cette position se tient le Groupe OCP, né d'un dahir de 1920 et devenu en un siècle le premier exportateur mondial de phosphate et d'engrais à base de phosphate.
Un office créé en 1920 pour garder le phosphate marocain
Tout commence par un accident de chantier. En 1917, le général Lyautey, résident général de France au Maroc, commande une exploration systématique du sol marocain. Ses ingénieurs découvrent que le sable utilisé pour couler les fondations de leurs bâtiments est en réalité du phosphate. L'analyse confirme ce que le géologue Abel Brives avait pressenti dès 1905 : le Maroc possède l'un des plus beaux gisements du monde.
Lyautey prend alors une décision qui façonne encore aujourd'hui l'économie marocaine. Plutôt que d'ouvrir le gisement aux compagnies étrangères, il confie son exploration et son exploitation au seul Makhzen. Le dahir du 27 janvier 1920 nationalise les phosphates marocains, puis le dahir du 7 août 1920 crée l'Office Chérifien des Phosphates. Sa forme juridique est alors inédite : ni régie d'État ni entreprise privée, l'Office fonctionne comme « une sorte de société qui n'aurait qu'un actionnaire unique : l'État », selon les termes d'un haut fonctionnaire de l'époque.
Le premier gisement exploité est celui de l'Ouled Abdoun, à Boujniba, près de la future ville de Khouribga. L'extraction démarre en mars 1921 avec des moyens rudimentaires : la région est semi-aride, peuplée de bergers, et le phosphate humidifié est séché au soleil, retourné à la pelle par des dromadaires et des mules. Quatre mois après le démarrage, le premier train part pour le port de Casablanca. La première année livre un peu plus de 33 000 tonnes, chargées à dos d'homme sur les navires à raison de 1 200 tonnes par jour.
De l'Office Chérifien des Phosphates au Groupe OCP
L'Office s'installe dans la durée. Youssoufia ouvre en 1931, Benguerir en 1976. Après l'indépendance, M'hamed Zeghari devient en 1958 le premier directeur général marocain de l'histoire de l'Office, après avoir été signataire du Manifeste de l'Indépendance et ministre de la Défense.
Le virage industriel a lieu le 15 juin 1965, quand Hassan II inaugure à Safi le premier complexe chimique, baptisé Maroc Chimie, qui produit de l'acide phosphorique à partir du phosphate acheminé depuis Youssoufia. Maroc Phosphore I et Maroc Chimie II rejoignent le site en 1976, Maroc Phosphore II en 1981. Le complexe de Jorf Lasfar suit en 1986. Le Maroc ne se contente plus d'exporter de la roche : il remonte la chaîne de valeur.
La dernière mue est législative. La loi n° 46-07, promulguée le 26 février 2008, transforme l'Office en société anonyme baptisée OCP SA, au capital initial de 7,8 milliards de dirhams. À la fin 2025, ce capital atteint 8,29 milliards de dirhams, entièrement libéré. L'État marocain détient 94,12 % du capital, le reste étant réparti entre Infra Maroc Capital (2,98 %), Prev Invest (1,10 %), la Société d'Aménagement et de Développement Vert (0,88 %), SOCINVEST (0,82 %) et la Banque Centrale Populaire (0,10 %). L'intégration des filiales de transformation et de services donne naissance au Groupe OCP. La direction du groupe est assurée par Mostafa Terrab, dont le parcours a été retracé dans notre portrait de Mostafa Terrab.
Trois bassins miniers et deux complexes chimiques
Le cœur du Groupe OCP repose sur trois bassins phosphatés : Khouribga, Youssoufia et Benguerir, qui alimentent les plateformes chimiques de Safi et Jorf Lasfar. La capacité de production atteint 50 millions de tonnes de roche phosphatée par an, et l'essentiel de la valeur est produit sur ces deux sites industriels.
Cette intégration verticale explique la position du groupe sur les marchés mondiaux. Le Maroc détient 68 % des réserves mondiales de roche phosphatée selon l'Institut d'études géologiques des États-Unis (USGS, janvier 2025), et OCP en est le principal exploitant. La chaîne est maîtrisée en interne, de l'extraction à la distribution.
Les chiffres clés du Groupe OCP
Après un pic historique de 114,5 milliards de dirhams de revenus en 2022, puis un repli à 91,3 milliards en 2023, le Groupe OCP revient sur la croissance. En 2024, il affiche 96,9 milliards de dirhams (9,76 milliards de dollars) de revenus, pour un EBITDA de 3,93 milliards de dollars et une marge de 40 %. L'exercice 2025 est plus solide : 113,9 milliards de dirhams de chiffre d'affaires, en hausse de 17 %, un EBITDA de 43,2 milliards de dirhams (4,62 milliards de dollars) pour une marge de 38 %, et un résultat net de 1,98 milliard de dollars.
Le Groupe OCP emploie plus de 17 000 collaborateurs (17 342 en 2023, dont 29 % de femmes dans les postes de management), est présent sur cinq continents et travaille avec plus de 350 clients dans le monde. La répartition du chiffre d'affaires 2024 par produit se décompose ainsi : engrais 69 %, phosphate 10 %, acide phosphorique 10 %, autres activités 11 %. Côté géographie, l'Europe représente 24 % des ventes, le Brésil 17 %, l'Inde 13 %, l'Afrique 12 % et l'Amérique latine 11 %.
Des engrais vendus sur cinq continents
Les engrais sont devenus le moteur de l'activité. En 2025, les volumes d'exportation ont été soutenus, notamment vers l'Inde, et le TSP (superphosphate triple), produit à forte valeur ajoutée, a vu ses volumes bondir de 48 % sur un an pour représenter 30 % des exportations totales d'engrais du groupe. L'activité roche a progressé de 50 % en monnaie locale la même année.
En Afrique, la pénétration est déjà large : OCP revendique 58 % de parts de marché des engrais sur le continent en 2023. La filiale OCP Africa, créée en 2016, distribue des solutions de fertilisation adaptées aux sols et cultures locaux. Le continent utilise par ailleurs sept fois moins d'engrais que la moyenne mondiale, ce qui en fait un marché structurellement porteur.
Ce que le Groupe OCP construit pour la suite
Le programme industriel en cours est ambitieux. À Jorf Lasfar, le hub TSP a achevé sa phase I en 2025 avec deux lignes de production de 500 000 tonnes chacune ; la phase II ajoutera deux lignes d'un million de tonnes par an. Une nouvelle unité d'acide phosphorique de 1 500 tonnes de P2O5 par jour y a été mise en service en mars 2025. Deux corridors se construisent par ailleurs : Mzinda-Safi, avec une capacité visée de 8,4 millions de tonnes d'engrais par an, et Meskala-Essaouira, pour 2 millions de tonnes.
L'autonomie en eau et en énergie a été traitée en parallèle. Le pipeline Jorf Lasfar-Khouribga, mis en service en 2025, assure l'indépendance hydrique complète du site de Khouribga, tandis que la capacité de dessalement de Jorf Lasfar atteint 80 millions de mètres cubes par an. Trois centrales solaires, à Benguerir, Foum Tizi et Oulad Farès, totalisent 202 MWc.
Côté ambition, le groupe vise à faire passer sa capacité minière de 50 à 70 millions de tonnes de roche par an et sa production de solutions de nutrition des plantes de 15 à 20 millions de tonnes. Il mise aussi sur des débouchés non agricoles, comme l'hydrogène vert et les matériaux pour batteries électriques. La partie amont de l'innovation passe par la venture capital : OCP Ventures investit dans des startups d'agritech pour sécuriser les technologies de demain. L'écosystème industriel visé au Maroc rassemblerait environ 600 entreprises des secteurs de l'énergie, de l'agriculture et de l'industrie, avec près de 25 000 emplois en perspective.
Questions fréquentes sur le Groupe OCP
Quand le Groupe OCP a-t-il été créé ?
L'Office Chérifien des Phosphates a été créé par dahir le 7 août 1920, après la nationalisation des phosphates marocains par le dahir du 27 janvier 1920. L'extraction a démarré en mars 1921 à Boujniba, près de Khouribga, et les premiers chargements ont été exportés en juillet 1921.
Quel est le chiffre d'affaires actuel du Groupe OCP ?
Pour l'exercice 2025, publié le 1er avril 2026, le Groupe OCP affiche 113,9 milliards de dirhams de chiffre d'affaires, en hausse de 17 % sur un an, avec un EBITDA de 43,2 milliards de dirhams et un résultat net de 1,98 milliard de dollars. L'année 2024 avait totalisé 96,9 milliards de dirhams.
Quelle part des réserves mondiales de phosphate le Maroc détient-il ?
Le Maroc détiendrait 68 % des réserves mondiales de roche phosphatée selon l'Institut d'études géologiques des États-Unis (USGS), chiffre cité par le Groupe OCP en janvier 2025. Le groupe exploite ces réserves principalement dans les bassins de Khouribga, Youssoufia et Benguerir, avec une capacité de production de 50 millions de tonnes par an.